Le marché mondial de la robotique a atteint 53,2 milliards de dollars en 2024 et devrait grimper à 178,7 milliards d'ici 2033. Cette projection ouvre une nouvelle feuille de route technologique de la robotique signée Henrik I Christensen, professeur d'informatique et d'ingénierie à l'Université de Californie à San Diego (UC San Diego). Ce document de position de 52 pages couvre l'Asie, l'Europe et l'Amérique. Il dresse l'état de l'art actuel et les principales opportunités pour la décennie 2025-2035.
Périmètre et méthode
La feuille de route croise plusieurs types de sources. Henrik Christensen s'appuie sur les travaux de recherche présentés dans les grandes conférences de robotique, notamment ICRA, IROS, RSS et CoRL. Il y ajoute des événements consacrés à l'apprentissage automatique comme NeurIPS et ICML, ainsi que des publications dans des revues scientifiques. Cette base académique est associée à des données de veille économique issues d'organisations professionnelles et aux stratégies publiques régionales. Le document repose aussi sur ses visites de laboratoires de recherche sur trois continents.
Le document s'adresse aux décideurs politiques, aux stratèges technologiques, aux agences de recherche et aux responsables de la R&D industrielle, et son plan est pensé pour eux. Il commence par le périmètre et la méthodologie, puis présente un état des lieux du marché mondial, avant de passer en revue le paysage de la recherche académique. Cet état des lieux couvre l'IA incarnée, les modèles de fondation, l'apprentissage par renforcement, la navigation, la manipulation et la perception, la locomotion bio-inspirée, les systèmes multirobots et la collaboration homme-robot.
Les sections suivantes traitent des technologies clés, des stratégies régionales de l'Europe, de l'Asie et des États-Unis, puis de la feuille de route 2025-2035 proprement dite. Celle-ci se décline en quatre volets : algorithmes et IA, matériel et actionnement, matériaux et fabrication, systèmes, sécurité et déploiement. Suit une analyse sectorielle portant sur l'industrie manufacturière, la logistique, la santé, l'agriculture, les mines, la construction et la robotique de service. Le document s'achève sur des thèmes transversaux et des priorités de recherche recommandées pour chacune des trois régions.

Un marché fragmenté par région
Le document attribue à chaque région un point fort différent. L'Asie domine le déploiement industriel, avec 74 % des installations mondiales en 2024, dont 54 % pour la seule Chine. L'Europe est en tête sur la réglementation des systèmes critiques pour la sécurité et sur les robots collaboratifs, ou cobots. Les États-Unis mènent la course en matière d'autonomie pilotée par l'IA et de robotique de défense.
Ces écarts façonnent les priorités de recherche régionales que recommande le document. Le volume de déploiement, le leadership réglementaire et la recherche sur l'autonomie sont concentrés en des lieux différents, et la feuille de route considère cette dispersion comme une caractéristique structurante du secteur.
Les avancées technologiques
La feuille de route désigne les modèles Vision-Langage-Action (VLA) comme l'avancée algorithmique la plus marquante de la période actuelle. Selon elle, ils permettent pour la première fois une généralisation d'une architecture robotique à l'autre. Concrètement, un même modèle peut être appliqué à différents corps de robots au lieu d'être lié à une seule machine.
Côté matériel et matériaux, le document met en avant la robotique souple et les mécanismes compliants. Ceux-ci s'appuient sur les élastomères à cristaux liquides (LCE), les polymères électroactifs (EAP) et les hydrogels auto-cicatrisants. La feuille de route estime qu'ils comblent le fossé entre les systèmes industriels rigides et les dispositifs médicaux biocompatibles.
Humanoïdes et réglementation
Le segment des robots humanoïdes est évalué à 370 millions de dollars en 2025. La feuille de route prévoit qu'il atteindra 6,5 milliards de dollars d'ici 2030. Elle décrit les équipementiers chinois (OEM) et les entreprises technologiques américaines comme engagés dans une course à la montée en cadence de la production. Le document range la convergence entre acteurs de l'humanoïde parmi ses thèmes stratégiques transversaux.
La réglementation est l'autre variable sur laquelle insiste le document, qui parle d'asymétrie réglementaire comme d'un facteur géopolitique critique. Le règlement européen sur l'IA (AI Act) est le premier cadre juridique complet pour les systèmes d'IA à haut risque, et la feuille de route affirme qu'il redessine la conception des robots humanoïdes à l'échelle mondiale. Son raisonnement : les règles écrites dans une région influencent déjà la manière dont les machines sont conçues pour toutes les régions.
Analyse : ce que la feuille de route tranche, et ce qu'elle laisse ouvert
Le principal atout de cette feuille de route de la robotique est son ampleur. Beaucoup de prévisions du secteur se concentrent sur une seule technologie ou un seul marché. Ce document réunit dans un même cadre les conférences scientifiques, les données de marché et les politiques régionales, et il se conclut par des priorités propres à chaque région. Il constitue ainsi une référence utile pour les décisions de financement et de planification qui dépassent les frontières.
Le découpage régional met aussi en lumière une question de dépendance. Si l'Asie concentre 74 % des installations alors que les États-Unis dominent l'autonomie et l'Europe les règles de sécurité, aucune région ne réunit les trois atouts. L'accent mis par le document sur le risque technologique géopolitique en découle. La force de chaque région dépend des autres, et les listes de priorités régionales de la feuille de route laissent penser que ces lacunes seront comblées différemment selon les cas.
Les chiffres demandent une lecture prudente. La projection du marché passe de 53,2 milliards de dollars en 2024 à 178,7 milliards en 2033, soit plus d'un triplement. Celle des humanoïdes passe de 370 millions de dollars en 2025 à 6,5 milliards en 2030, soit une multiplication par 17 environ en cinq ans. Il s'agit dans les deux cas de prévisions, et le chiffre des humanoïdes part d'une base réduite, qui ne représente qu'une fraction du marché global. La source n'indique pas les hypothèses sous-jacentes, si bien que les lecteurs ne peuvent pas encore évaluer leur sensibilité à la montée en cadence de la production ou à la demande.
Plusieurs affirmations restent par ailleurs à confirmer dans la pratique. Dire que les modèles VLA permettent pour la première fois une généralisation entre architectures robotiques relève d'un jugement sur la période actuelle, et non d'un résultat chiffré par des benchmarks dans le résumé du document. Savoir si cette généralisation tient face à la diversité des équipements dans les usines et les hôpitaux réels est une question qui relève des données de déploiement. Il en va de même pour les matériaux de la robotique souple. Les LCE, les EAP et les hydrogels auto-cicatrisants sont présentés comme un pont entre usages industriels et médicaux, mais le résumé ne donne ni calendrier ni preuve de maturité commerciale.
La feuille de route est enfin un document de position émanant d'un seul auteur. Elle s'appuie sur des recherches publiées, des statistiques sectorielles et des visites de laboratoires, ce qui lui donne de l'envergure, mais elle reflète la synthèse d'un seul expert plutôt qu'un processus de consensus. Elle est surtout utile comme point de départ structuré. Les lecteurs qui comptent s'en servir pour planifier devraient vérifier les chiffres de marché et les parts régionales auprès de leurs propres sources, et observer si l'influence de l'AI Act européen sur la conception des humanoïdes se vérifie dans les produits à mesure que la production monte en puissance.
